•79•

•79•
Les Séquestrés d'Altona, Jean-Paul Sartre ■


♥♥♥♥


«JOHANNA
Voici le moment.

WERNER
Quoi ?

JOHANNA
La mise à mort, mon amour.

WERNER
Quelle mise à mort ?

JOHANNA
La tienne. (Un temps.) Ils nous ont eus. Quand ils me parlaient de Frantz, ils s'arrangeaient pour que les mots te frappent par ricochet.»


«JOHANNA, petit rire, regard encore chargé de haine.
Figurez-vous que j'avais envie de vous tuer.

FRANTZ, très aimable.
Oh ! Depuis longtemps ?

JOHANNA
Depuis cinq minutes.

FRANTZ
Et c'est déjà fini ?

JOHANNA, souriante et calme.
Il me reste le désir de vous labourer les joues. (Elle lui griffe le visage à deux mains. Il se laisse faire.) Comme ceci.

Elle laisse retomber ses mains et s'éloigne.

FRANTZ, toujours aimable.
Cinq minutes ! Vous avez de la chance : moi, l'envie de vous tuer me dure toute la nuit.»


«FRANTZ, il coupe deux tranches du gâteau.
Ceci est mon corps. (Il verse du champagne dans deux coupes.) Ceci est mon sang. (Il tend le gâteau à Leni.) Sers-toi. (Elle secoue la tête en souriant.) Empoisonné ?

LENI
Pour quoi faire ?

FRANTZ
Tu as raison : pourquoi ? (Il tend une coupe.) Tu accepteras bien de porter une santé ? (Leni la prend et la considère avec méfiance.) Un crabe ?»


«VOIX DE FRANTZ, au magnétophone.
Siècles, voici mon siècle, solitaire et difforme, l'accusé. Mon client s'éventre de ses propres mains; ce que vous prenez pour une lymphe blanche, c'est du sang : pas de globules rouges, l'accusé meurt de faim. Mais je vous dirai le secret de cette perforation multiple : le siècle eût été bon si l'homme n'eût été guetté par son ennemi cruel, immémorial, par l'espèce carnassière qui avait juré sa perte, par la bête sans poil et maligne, par l'homme. Un et un font un, voilà notre mystère.»


♥♥♥♥


Oh ! Un livre que j'étudie en Litté Française du XXe !
Quand Sartre écrit du théâtre, chaque mot compte, chaque mot contient un double sens. Ce n'est pourtant pas que j'apprécie particulièrement Sartre mais ce coup-ci, avec cette pièce que je ne connaissais pas du tout, il m'a bluffé.
Que dire d'autre sinon que j'ai hâte de l'étudier davantage ?!
On pourrait résumer tout cela en une phrase : L'histoire fait les hommes et les hommes font l'histoire.
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# Posté le mercredi 18 mars 2009 17:35

Modifié le lundi 06 avril 2009 06:33

•80•

•80•
Aurélien, Aragon ■


♥♥♥♥


«Si tout de même, quand il croit vraiment qu'elle l'aime, elle n'aimait que son amour ? Alors tout s'expliquerait. Les refus. L'ombre maintenue autour d'elle. Une mise en scène atroce. Gagner du temps, pour le laisser ainsi, pris dans sa passion insatisfaite. Evidemment, évidemment. Plus j'y pense. Elle veut garder cet amour, elle craint pour lui le feu du plaisir, l'assouvissement. Elle ne veut rien donner, tout prendre. Avoir au loin, comme un soleil au fond de cet ennui de la province, cette lueur à laquelle dans chaque mesquinerie de l'existence se référer avec orgueil. Quand il pense cela, Aurélien se sent pris d'une rage noire.»


«Bérénice aux yeux fermés.
Elle s'était prêtée pour lui à ce jeu tragique. Elle avait été chez le modeleur, elle s'était étendue les yeux fermés... Elle avait eu le plâtre sur les yeux, sur la bouche, sur les narines, à la naissance des cheveux, aux oreilles... le plâtre partout comme la pâleur de la mort. Sous le plâtre humide qui prenait la matrice de ses traits, elle avait continué de respirer, d'un souffle retenu, elle pensait à lui, elle acceptait pour lui ce désagréable sentiment que doit donner ce travail funèbre... Elle confiait à ce miroir creux et froid la forme périssable d'elle-même. Elle confiait ce message, cet aveu, au plâtre qui séchait ses lèvres, ses lèvres avaient formé, au toucher du plâtre, l'aveu informulé, le baiser qu'elle n'avait pas donné de ses lèvres vivantes, la matrice de ce baiser. Aurélien regardait avec trouble la moue douloureuse de ces lèvres aux cent petites fentes délicates, ce modèle de pétale, cette expression de désespoir. Ces lèvres qui criaient le désir bafoué, la soif inassouvie. Oh, qu'elle était était plus belle que l'Inconnue, qu'elle était plus terrible, plus terriblement inconnue, Bérénice, vivante et morte, absente et présente, enfin vraie !»


«Ce qui signifie pour moi votre amour, notre amour, même si nous ne devons plus jamais nous voir, si vous ne devez plus jamais reprendre ma main dans la vôtre, personne ne pourrait l'imaginer. Jamais je n'ai rencontré de toute ma vie, je ne rencontrerai plus rien à qui je puisse tant tenir. Quand je vous ai vu pour la première fois, j'étais désespérée. Je faisais semblant de rire, de vivre. J'étais déjà une morte. Ma vie était sans but, sans raison d'être. Je ne croyais plus à rien. Il y avait en moi un ennui qui me rongeait, la certitude d'être seule pour toujours. Je poursuivais simplement dans la vie de tous les jours une routine, des engagements pris. Je vivais parce que j'étais née. C'est tout.»


«Lui, tâtonnant, sentit l'humidité du sang qui avait coulé de son bras sur l'épaule de Bérénice. Elle allait s'en apercevoir. Il lui dit : "Bérénice... ne vous effrayez pas... - Je ne m'effraye pas", murmura-t-elle. C'était la voix d'autrefois, celle d'un soir dans un taxi parisien. Aurélien sentait monter en lui un absurde orgueil d'être blessé. "Ce n'est rien", souffla-t-il tout bas à sa voisine. Et elle : "Je sais... ce n'est rien..." si bien que cela le fâcha un peu : il voulait bien dire, lui, que ce n'était rien, mais elle, comme elle prenait facilement la chose ! Aussi déclara-t-il pour elle : "Je suis blessé".»


♥♥♥♥


C'est mon premier roman d'Aragon et il me laisse un goût amer dans la bouche. Je l'ai pris dans la bibliothèque familiale et il est resté longtemps à côté de ma table de chevet. Mais quand je l'ai commencé... Je suis devenue une victime, comme Aurélien Bérénice m'a poursuivi. Leur amour me faisait penser à celui de Solal et d'Ariane dans Belle du Seigneur, mais c'était un amour différent, tout aussi impossible car il se voulait dans l'absolu. Et avec la séparation, le temps qui passe, on s'éloigne, on pense, on crée, on modifie ce sentiment qu'est l'amour... Cela devient irréel, presque un rêve. Un amour absolu, leur jardin secret.
Aller à R... c'était piétiner cela. C'est pour cela que la fin me laisse amère, déçue. Un rêve brisé car tout n'était qu'un rêve après tout.
Bon. Il me reste toujours les 600 premières pages.

# Posté le mercredi 18 mars 2009 17:36

Modifié le lundi 06 avril 2009 08:11

•81•

•81•
L'Héritage – Tome 3

Brisingr, Christopher Paolini ■


♥♥♥♥


«Triturant le saphir d'Aren à son doigt, il répondit :
- Nous avons prêté serment à la reine Islanzadi et juré de ne pas révéler leur identité sans sa permission, celle d'Arya ou de quiconque lui succédera sur le trône.
- Par tous les démons du ciel et de la terre, combien de serments avez-vous prêtés, Saphira et toi ? J'ai l'impression que tu t'enchaînes à chaque personne que tu rencontres.»


«Elle grogna tout bas, pétrit le sol de ses griffes pour l'ameublir, puis, la tête sur les pattes de devant, elle ferma sa paupière intérieure de manière à sommeiller tout en surveillant les allées et venues. Une libellule lui passa devant le nez et, pour la énième fois, elle se demanda pourquoi, dans la langue des humains, ce misérable insecte s'appelait dragon-mouche. Quel mauvais esprit leur avait soufflé cette idée saugrenue ? « Oser nous comparer à une bestiole minable ! C'est vexant », maugréa-t-elle avant de s'assoupir.»


« - Voilà, dit-il après réflexion. Je suis rouge, bleu, jaune, et de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Je suis long et je suis court, épais et mince, je reste souvent enroulé. Je suis capable de dévorer des centaines de moutons et d'avoir encore faim. Qui suis-je ?
- Un dragon, bien sûr ! Répondit-elle sans hésiter.
- Non. Un tapis de laine.
- Bah !»


«La chaleur du jour naissant réchauffait peu à peu Eragon sous son armure et dissipait les brumes de sa mélancolie comme celles qui flottaient au-dessus des rivières. Il inspira à pleins poumons et exhala son souffle en détendant ses muscles noués.
- Non, dit-il. Nous ne sommes pas seuls. Tu es à mes côtés, Saphira, et moi aux tiens.»


♥♥♥♥


Depuis le tome 2 cela faisait si longtemps que j'attendais le tome 3, trop longtemps peut-être, que j'avais fini par perdre espoir.
Le film m'avait dégoûté (mais pourquoi suis-je allée voir ce navet ignoble ???) et tout doucement, l'absence se creusant, Eragon m'était devenu un vestige brisé.
Mais enfin, le tome 3 est sorti. Il n'y avais pas un fort engouement (genre les fans se précipitant dès l'ouverture des magasins) ou alors suis-je passée à côté. En tout cas, l'envie pressante de lire le roman ne me taquinait pas. Une amie l'a acheté, je la voyais plongée avec délices des semaines entières (de cours !) et je ne l'enviais pas plus que cela. Je voulais juste savoir l'issue, savoir pour mon petit Murtaghouni (oui, effectivement c'est très moche comme surnom). On me disait aussi qu'il y aurait un tome 4, et je grognais (Graou, books business de mes fesses ! Graou, graou !).
Une autre amie l'a acheté. Me l'a prêté. Elle savait que je le lirais plus vite qu'elle et elle n'avait pas le temps (c'est là qu'on est content d'avoir des amis gentils !!). Je l'ai ramené chez moi nonchalamment et mon petit frère s'est jeté dessus, l'a englouti vite fait. Puis le roman a traîné dans le coin des livres prêtés. Je n'avais pas le temps (moi aussi !), ni l'envie. Mais hier soir...
Je m'en empare. Il me faut lire quelque chose, je dois bien le rendre,... allez hop, on va bien voir ce que ça vaut. Au début je n'accroche pas. Il faut que je me rappelle l'univers, les événements (merci le résumé !). Gna gna gna. Je me moque un peu, je fais ma lectrice désabusée, je décrypte les scènes avec ma loupe spécial déjà-vu. Et puis... je me laisse emporter.... Eragon, Saphira, je suis sur leur dos (enfin, juste celui de Saphira) et je vole, je vole ! Ils ont mûri ! On s'attarde davantage sur les autres personnages ! On en aime d'autres d'ailleurs ! L'aventure nous enlace dans sa valse tourbillonnante alors on est bien forcé de suivre le mouvement. On soutient Eragon, car on le comprend. Sous ses airs de Tueur d'Ombre ce n'est qu'un jeune garçon qui doute (comme tous les personnages de fantasy... mais gna, gna, gna). On admire Saphira. On envie leur lien si fort, indestructible. On aime Roran, Nasuada, Elva, Angela, et même Arya (un peu). On veut la fin. On frémit, on se crispe, on s'attache, on se bat... et voilà. C'est fini. RDV au tome 4.
Il s'est passé quoi en fait ? Pas grand-chose en fait. Des batailles oui. Des révélations oui. Dans la lignée du type fantasy bien sûr (roooh, retour de la lectrice désabusée). Mais ça surprend toujours quand on a vécu le roman. De multiples phases d'introspection en tout cas. Eragon adore ça. Logique, il est pas homme pour rien !
Maintenant je voudrais avoir la suite. Le tome 4 !!!
(Le must.... : Les touches d'humour. J'adore !)

# Posté le jeudi 14 mai 2009 15:23

Modifié le vendredi 15 mai 2009 13:46

•82•

•82•
Une épouse pour le sahib (récits), Khushwant Singh ■


♥♥♥♥


«Je ne peux pas faire trop de reproches à ce professeur, car telle est mon image populaire : un ivrogne et un coureur. Je ne peux même pas blâmer ceux qui me voient ainsi, ivre, les bras autour d'une femme aux gros seins, car je suis responsible au premier chef pour m'être dépeint sous ce jour lubrique. Malheureusement c'est un portrait faux. Je ne suis pas un ivrogne; je n'ai même jamais été ivre une seule fois depuis plus de cinquante ans que je bois. Bien que quelques femmes soient passées dans ma vie comme dans celle de la plupart des hommes, je n'ai jamais fait d'avances empressée, déplacées; jen'ai jamais été snobé ou giflé par l'une d'entre elles. En fait, bien que je n'aie pas un physique qu'on remarque, ce sont les femmes qui ont plus recherché ma compagnie que moi la leur. Je sais écouter et je suis généreux de mes compliments. Ces deux caractéristiques expliquent la popularité relative dont m'a fait grâce le sexe opposé.»


♥♥♥♥


Cet unique extrait fait partie de l'essai Sur soi-même qui clôt les neuf récits de ce recueil. K. Singh se dépeint volontiers et fait un habile portrait de sa vie, de façon très littéraire et ironique.
Je ne peux que vous recommander cet écrivain infiniment connu, reconnu en Inde (la préface commence par « Khuswant Singh est une des personnes les plus connues et les plus controversées de toute l'Inde. Il ne laisse personne indifférent : on l'aime ou on le déteste. ») mais malheureusement fort peu en France.
Ce petit recueil facile à lire dresse un état des lieux satirique et direct sur l'Inde du Xxe siècle, ses débauches, ses excès, et sa maladroite balance entre tradition et modernisme. Singh critique tout, des fanatiques aux traditions poussiéreuses en passant par l'adolescence période instable en arrivant à garder un ton léger, toujours doux, toujours vivant. Tout en écarquillant les yeux sur ce qu'il ignore et découvre, le lecteur étranger ne tombe pas dans la zone d'ombre de la mélancolie/dépression et, par sa lecture, est renforcé dans sa volonté de « changer ». Ce qui peut être vain, inutile, bête, mais... l'espoir fait vivre. Ou peut, en tout cas.
Singh ne souhaite pas se faire plaindre. Il fait constatation de son pays, de la vie, des faits, pointant les zones troubles avec clarté, sans trembler. Il déclare voilà, c'est mon pays, voilà, c'est ainsi, comme pour faire prendre conscience au lectorat indien, pour le faire évoluer. Petit à petit.
Des nouvelles changeantes, tour à tour révoltantes ou amusantes. Lire un roman de cet auteur ne serait pas de refus.

# Posté le jeudi 21 mai 2009 09:59

•83•

•83•
La librairie Tanabe, MIYABE Miyuki ■


♥♥♥♥


«Si Minoru arrivait maintenant et réalisait que cette dame rendait visite à des personnes âgées vivant seules, les choses risquaient de se gâter. D'abord, il ne manquerait pas une occasion d'en plaisanter pendant au moins six mois. Il dirait sans doute d'un grosse voix : “A y songer, c'est vrai que tu as tout du grand-père !”
M. Iwa reprit à l'adresse de Toshié : “Et de plus, j'ai un petit-fils très gentil qui est ravi de me rendre visite chaque semaine. Même si je ne vis plus en famille, j'ai encore beaucoup de liens avec elle. Ne vous en faites pas pour moi. Vous feriez vraiment mieux d'aller voir des gens à qui vous pouvez être utile !
- Vous croyez ? », fit Toshié en souriant. Mais elle ne donnait pas l'impression de vouloir partir. Au contraire, elle semblait prête à ôter ses chaussures pour entrer.
« Quel âge a votre petit-fils  ?
- Seize ans ! » répondit une voix dans son dos.
M. Iwa ferma les yeux.
Toshié se retourna et poussa un cri de surprise en se trouvant face à Minoru qui la dépassait bien de trente centimètres.
« Bonjour ! » lança-t-il. Il portait un jean fripé, une veste ornée d'un écusson de couleur voyante au dessin incompréhensible, et une casquette de base-ball dont la visière retombait sur la nuque. Il avait l'air astucieux, et son joli visage aurait pu lui servir à obtenir un premier rôle féminin au théâtre.
« Qu'est-ce que mon grand-père a fait ? »»


♥♥♥♥


Cinq récits « policiers ». Oui, c'est vrai que le héros, Monsieur Iwa, et son petit-fils abordent des affaires de crimes & vol. Mais le tout est doucement traité, et le mot « enquête » n'est pas franchement approprié. Ils se contentent d'observer, d'analyser, de guetter... et de tomber sur un bon résultat.
En tout cas la traduction (je ne sais pas si l'auteur écrit comme ceci, je le pense mais ne l'affirme !) est douce, paisible à lire. En une belle métaphore (quoi elle est pas belle ma métaphore ?!) j'assimilerai cette lecture à quelques pas dans le sable, un soir d'été, le clapotement des vagues aux oreilles et leurs frôlements aux orteils...
Des récits courts, simples, nous laissant sur notre faim. On en aimerait davantage. On a pas l'impression d'un aboutissement, plus d'un achèvement, de points en suspension...
(mention spéciale au couple grand-père/petit-fils, qui est bien trouvé !)
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# Posté le lundi 15 juin 2009 16:48

Modifié le mardi 21 juillet 2009 14:17

•84•

•84•
Auprès de moi toujours, Kazuo Ishiguro ■


♥♥♥♥


«Je m'appelle Kathy H. J'ai trente et un ans, et je suis accompagnante depuis maintenant plus de onze ans. Je sais que cela paraît assez long, pourtant ils me demandent de continuer huit mois encore, jusqu'à la fin de l'année. Cela fera alors presque douze ans. Si j'ai exercé aussi longtemps, ce n'est pas forcément parce qu'ils trouvent mon travail formidable. Je connais des accompagnants très compétents qui ont été priés d'arrêter au bout de deux ou trois ans à peine. Et je connais le cas d'un accompagnant au moins qui a poursuivi son activité pendant quatorze ans alors qu'il ne valait rien. Je ne cherche donc pas à me vanter.»


«Quand je roule aujourd'hui dans la campagne, je découvre encore des détails qui me rappellent Hailsham. Je dépasse l'angle d'un champ brumeux, ou, en descendant le flanc d'une vallée, j'aperçois au loin le fragment d'une grande maison, ou même un bouquet de peupliers disposés d'une certaine façon sur un versant de colline, et je pense : « C'est sans doute ça ! Je l'ai trouvé ! C'est vraiment Hailsham ! » Puis je comprends que c'est impossible, je continue ma route, et mes pensées dérivent.»


«Alors pourquoi avons-nous gardé le silence ce jour-là ? Je suppose que c'était parce que même à cet âge – nous avions neuf ou dix ans – nous en savions juste assez pour nous méfier de tout ce territoire. C'est difficile aujourd'hui de se souvenir de l'étendue exacte de ce que nous savions alors. Nous savions certainement – mais pas de manière approfondie – que nous étions différents de nos gardiens, et aussi des gens normaux du dehors; peut-être même savions-nous que dans un avenir lointain il y avait des dons qui nous attendaient. Mais nous ne savions pas vraiment ce que cela signifiait. Si nous étions désireux d'éviter certains sujets, c'était sans doute plus parce que cela nous embarrassait


♥♥♥♥


Depuis le temps que je voulais le lire ! Et quelle surprise ! Un auteur à suivre ! Et ce titre ! Il happe ! J'aime ! (bon suffit les points d'exclamation, je parle un peu plus longuement)
Moi, en prenant ce livre, c'était pour le titre. Au nom de l'auteur je me disais que ce serait un roman japonais, situé au Japon. Or j'ai tout faux ! L'auteur est aussi anglais que je ne le suis pas et son roman est en pleine Grande-Bretagne. Passé le choc (oooh les prénoms sont anglais... oooooh il est anglais... oooooh ça se passe en Angleterre... Bref !), je me suis mise à le lire, alléchée par le résumé énigmatique et par ce début... que vous avez en premier extrait chers lecteurs. Auprès de moi toujours est le bon titre pour ce roman. Il représente le flot de nostalgie qui envahit notre narratrice, qui l'incite à se remémorer ses souvenirs enfouis – qu'ils lui fassent mal ou non. Elle voyage dans le temps via ces rappels et tente également de les analyser avec une nouvelle approche (voir extrait trois, en cela ça rappelle le style de Enfance de N. Sarraute). Ce mystère autour justement de son enfance nous interroge, et nous ne comprenons que peu à peu, très lentement, à la fin. Alors on ne peut que soupirer, regarder la fleur sur la première de couverture, soupirer. Les personnages encadrant la narratrices (dont je ne parlerais pas pour vous donner envie) sont aussi attachants qu'elle-même. Ils drainent tous une sorte de cape d'invisibilité (ouais ouais, j'ai lu Hp), d'étrangeté. Ils sont unis en cela. Unis malgré tout.

# Posté le mardi 21 juillet 2009 15:15

Modifié le samedi 25 juillet 2009 12:26

•85•

•85•
O Révolutions,
Mark Z. Danielewski ■


♥♥♥♥


«Mais avant que mes lèvres
puissent – gloussements.
Froufrou des Corbeaux crouleurs.
Yeux Dorés pailletés de Vert.
Titube sans bottes vers son
Roi. S'affale même contre moi.
Effroi & Emoi.
Paralysé.
Je suis, après tout, la rédemption
de son soupir.
- Par ici pour New Delhi,
huppent Colverts & Faucons.
- Ai dérapé, trille-t-elle.
Libérant une tignasse folle.
Mes narines s'évasent, mes épaules
saisissent des continents,
mes paumes Ouvertes
détachent des horizons.
Je roussis mon ciel qui choit.
Je suis son Monde.
La chère tyro en tremble.
Quel sourire époustouflant.»


«- Non mais quelle balourde ! honche-t-il.
Mon expiration immole des mesas.
- T'es arriéré ou quoi ?
Ma sérénité mouche son
éclat.
- Va jouer ailleurs, croasse-t-il.
J'ai à faire. On m'a volé mon cheval.
Et je vais où tombe la neige.

Je suis le grésillement
avant le désastre. Son cri
paniqué m'écroule.
De rire. Fou rire. Pliée
en deux, pantelante.
Quelle calamité j'assène
d'une pirouette sobre. Mais
soudain, sciant l'instant,
je demande bizarrement :
- Faudrait voir à se calmer.
Un Vent vient.
Curieux.
Il s'incline.
- Moi c'est Sam.»


«26 août 1980
Jagielski & Lech Walesa.
Fin de la grève à Gdansk.
Goschenen & Airolo.
Evert Lloyd contre
Hana Mandlikova.
Zhao Ziyang.
Haydar Saltuk contre
Süleyman Demirel.
Arkansas & missiles Titan.
Mort de Piaget.
Asunción & bazookas,
mort de Somoza.
TSS. Solidarnosc.»


«Rencontres finies. Actions dissoutes.
NoUS laissant aux routes tortueuses,
tout hésitants et perturbés et seuls.
Les Fougères australes mortes. Et je
suis horrifiée. Quel calme noUS fonde ? Et pourquoi
ne reviendrons-noUS pas, surtout avec la Bergamote
inerte et profanée ? Parce que noUS sommes irréparables ?
Au-delà des clôtures de vivre ? Si rarement de la vie ?
La Ferrari 720 de Sam s'éloignant.
O, va ! Va ! O.
Hurllllllllements s'écrouballant.
Hurllllllllements s'écrabouillant sur notre avancée.
La tristesse du Monde après noUS
mais noUS sommes déjà devant noUS
et tristement surpassons même noUS.»


♥♥♥♥


Après la Maison des feuilles... Un superbe deuxième roman de Danielewski, totalement différent. Un hymne à l'Amour, à la Jeunesse, à l'Histoire. Un mélange détonnant de passé, futur & présent, une langue qui se manie, qui se roule & s'enroule pour le plaisir du son et des yeux, un chant sur 360° à deux voix : Hailey & Sam. Danielewski a construit ce roman comme un cercle avec un principal récit (Sam ou Hailey, cela dépend du sens du roman... car oui il y a deux sens) et une marge à côté (voir le 3e extrait) contenant des faits de l'Histoire.
J'ai adoré cette lecture, je l'ai dévoré avec un plaisir esthétique, littéraire. Sam & Hailey, avec une vitupérance pleine de fougue nous entraîne à leur suite, dans un sillage d'amour et d'eau fraîche. Leur passion atteint des sommets, accompagné de leurs pots de miel, et de leurs différentes moyens de transports... Un roman étonnant, différent... transportant.
Une note spéciale au traducteur, Claro, qu'on ne peut qu'admirer et féliciter pour sa superbe et sans doute difficile traduction !

# Posté le mardi 21 juillet 2009 15:25

Modifié le samedi 25 juillet 2009 12:26

•86•

•86•
La Beauté du Monde, Michel Le Bris ■


♥♥♥♥


«- Ouais, de l'univers entier. Et chaque millimètre de peau, chaque gramme de muscle, chaque nerf, vous les voyez en mouvement, et c'est le mouvement exact, il n'y en a pas d'autre possible, et en cet instant-là vous ne faites plus qu'un avec le lion, vous ne faites plus qu'un avec le monde, oui, le monde, exactement. Ah ! Si seulement j'avais les mots ! Mais vous verrez, Finch Hatton, lui, il les a. Vous le rencontrerez à Nairobi, forcément. Et là vous comprendrez. Parce qu'un lion chassé à pied, il vous charge à partir de trente mètres. Trente mètres ! Ca vous laisse deux secondes pour tirer. Trois, au maximum, s'il est un peu mollasson. Deux secondes, ma petite dame, pour savoir ce que c'est, la... oui, la beauté du monde.
Osa secouait la tête. Non, la beauté, c'était la vie, au contraire. Et, nom d'une pipe, qu'il cesse de prendre ces airs supérieurs, la mort, elle l'avait frôlé chez les Big Nambas cannibales, et ça n'avait rien d'exaltant !»


♥♥♥♥


C'est cela que Osa et Martin Johnson rapportent à l'Amérique. La beauté du monde oui; la beauté de l'âme aussi.
Le Beau révéle l'homme à lui-même, il lui fait prendre conscience de sa petitesse, et de son importance, du rôle qu'il doit fournir au monde qui l'a nourri. On peut vouloir mourir de tant de beauté, mais pourtant non, car le bien-être de s'en repaître est suffisant, vital.
Le voyage devient vital pour les Johnson et, comme le dit le roman, voyagent-ils pour voyager ou pour avoir voyagé... ? Les souvenirs peuvent être plus beaux que les faits et l'envie d'y retourner déçue, quand il n'y a pas de retour final.
L'apogée des Johnson est donc bien dans les années 20. Le présent que Winnie voit est un simulacre, une bouffonnerie des médias et financiers pour mieux vendre un rêve de deux vies. Mais pourtant le souffle épique survit, malgré tous ces objets à la gloire de. entreposés, la vision miraculée d'Osa et Martin subsiste, encore & encore, dans le coeur de milliers d'enfants assoiffés de beauté.
En définitive, un roman qui m'a avalé, me faisant voyager de New-York au Kenya, si fort, que le souffle me manquant, je devais lever les yeux vers mon ciel pluvieux pour mieux replonger. Mais voilà, la dernière page est arrivée trop abruptement, et maintenant je me sens seule, comme dépaysée...
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# Posté le mercredi 09 septembre 2009 18:03