■ Aurélien, Aragon ■
♥♥♥♥
«Si tout de même, quand il croit vraiment qu'elle l'aime, elle n'aimait que son amour ? Alors tout s'expliquerait. Les refus. L'ombre maintenue autour d'elle. Une mise en scène atroce. Gagner du temps, pour le laisser ainsi, pris dans sa passion insatisfaite. Evidemment, évidemment. Plus j'y pense. Elle veut garder cet amour, elle craint pour lui le feu du plaisir, l'assouvissement. Elle ne veut rien donner, tout prendre. Avoir au loin, comme un soleil au fond de cet ennui de la province, cette lueur à laquelle dans chaque mesquinerie de l'existence se référer avec orgueil. Quand il pense cela, Aurélien se sent pris d'une rage noire.»
▲
«Bérénice aux yeux fermés.
Elle s'était prêtée pour lui à ce jeu tragique. Elle avait été chez le modeleur, elle s'était étendue les yeux fermés... Elle avait eu le plâtre sur les yeux, sur la bouche, sur les narines, à la naissance des cheveux, aux oreilles... le plâtre partout comme la pâleur de la mort. Sous le plâtre humide qui prenait la matrice de ses traits, elle avait continué de respirer, d'un souffle retenu, elle pensait à lui, elle acceptait pour lui ce désagréable sentiment que doit donner ce travail funèbre... Elle confiait à ce miroir creux et froid la forme périssable d'elle-même. Elle confiait ce message, cet aveu, au plâtre qui séchait ses lèvres, ses lèvres avaient formé, au toucher du plâtre, l'aveu informulé, le baiser qu'elle n'avait pas donné de ses lèvres vivantes, la matrice de ce baiser. Aurélien regardait avec trouble la moue douloureuse de ces lèvres aux cent petites fentes délicates, ce modèle de pétale, cette expression de désespoir. Ces lèvres qui criaient le désir bafoué, la soif inassouvie. Oh, qu'elle était était plus belle que l'Inconnue, qu'elle était plus terrible, plus terriblement inconnue, Bérénice, vivante et morte, absente et présente, enfin vraie !»
▲
«Ce qui signifie pour moi votre amour, notre amour, même si nous ne devons plus jamais nous voir, si vous ne devez plus jamais reprendre ma main dans la vôtre, personne ne pourrait l'imaginer. Jamais je n'ai rencontré de toute ma vie, je ne rencontrerai plus rien à qui je puisse tant tenir. Quand je vous ai vu pour la première fois, j'étais désespérée. Je faisais semblant de rire, de vivre. J'étais déjà une morte. Ma vie était sans but, sans raison d'être. Je ne croyais plus à rien. Il y avait en moi un ennui qui me rongeait, la certitude d'être seule pour toujours. Je poursuivais simplement dans la vie de tous les jours une routine, des engagements pris. Je vivais parce que j'étais née. C'est tout.»
▲
«Lui, tâtonnant, sentit l'humidité du sang qui avait coulé de son bras sur l'épaule de Bérénice. Elle allait s'en apercevoir. Il lui dit : "Bérénice... ne vous effrayez pas... - Je ne m'effraye pas", murmura-t-elle. C'était la voix d'autrefois, celle d'un soir dans un taxi parisien. Aurélien sentait monter en lui un absurde orgueil d'être blessé. "Ce n'est rien", souffla-t-il tout bas à sa voisine. Et elle : "Je sais... ce n'est rien..." si bien que cela le fâcha un peu : il voulait bien dire, lui, que ce n'était rien, mais elle, comme elle prenait facilement la chose ! Aussi déclara-t-il pour elle : "Je suis blessé".»
♥♥♥♥
C'est mon premier roman d'Aragon et il me laisse un goût amer dans la bouche. Je l'ai pris dans la bibliothèque familiale et il est resté longtemps à côté de ma table de chevet. Mais quand je l'ai commencé... Je suis devenue une victime, comme Aurélien Bérénice m'a poursuivi. Leur amour me faisait penser à celui de Solal et d'Ariane dans Belle du Seigneur, mais c'était un amour différent, tout aussi impossible car il se voulait dans l'absolu. Et avec la séparation, le temps qui passe, on s'éloigne, on pense, on crée, on modifie ce sentiment qu'est l'amour... Cela devient irréel, presque un rêve. Un amour absolu, leur jardin secret.
Aller à R... c'était piétiner cela. C'est pour cela que la fin me laisse amère, déçue. Un rêve brisé car tout n'était qu'un rêve après tout.
Bon. Il me reste toujours les 600 premières pages.