■ Le Guépard, Giuseppe Tomasi di Lampedusa ■
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«Assis sur un banc, il restait inerte à contempler les dévastations que Bendicò opérait dans les plates-bandes; de temps à autre, le chien tournait vers lui ses yeux innocents comme pour être loué du travail accompli : quatorze oeillets brisés, la moitié d'une haie arrachée, un petit canal obstrué. On aurait vraiment dit un humain. "C'est bon, Bendicò, viens là." Et la bête accourait, posait son museau terreux sur la main, anxieuse de lui montrer que la grossière interruption d'un travail si bien accompli lui était pardonnée.»
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«À ce moment-là tout le monde se levait de table; Tancredi se baissa pour ramasser l'éventail de plumes qu'Angelica avait laissé tomber; en se relevant il vit Concetta, le visage embrasé, deux petites larmes au bord des cils : "Tancredi, ces horreurs se disent au confesseur, on ne les raconte pas aux jeunes filles, à table; du moins, pas quand moi je suis là." Et elle lui tourna le dos.»
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«Par ailleurs, je vois que je me suis mal expliqué : j'ai dit les Siciliens, j'aurais dû ajouter la Sicile, l'atmosphère, le climat, le paysage. Ce sont ces forces-là qui, en même temps et peut-être plus encore que les dominations étrangères et que les viols incongrus, ont forgés cette âme : ce paysage qui ignore le juste milieu entre la mollesse lascive et l'âpreté damnée; qui n'est jamais mesquin, terre à terre, détendu, humain, comme devrait l'être un pays fait pour que des êtres rationnels y demeurent; ce pays qui à quelques milles de distance possède l'enfer autour de Randazzo et la beauté de la baie de Taormina, l'un et l'autre outre mesure, et donc dangereux; ce climat qui nous inflige six mois de fièvre à quarante degrés; comptez-les, Chevalley, comptez-les : Mai, Juin, Juillet, Août, Septembre, Octobre; six fois trente jours de soleil surplombant nos têtes; notre été long et sinistre comme un hiver russe et contre lequel on lutte avec moins de succès; vous ne le savez pas encore, mais on peut dire que chez nous il neige du feu, comme sur les villes maudites de la Bible;...»
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«La porte s'ouvrit. "Mon oncle, tu es en grande beauté ce soir. L'habit te va à la perfection. Mais qu'est-ce que tu regardes ? Tu courtises la mort ?"
Tancredi avait Angelica à son bras : tous les deux, épuisés, étaient encore sous l'influence sensuelle de la danse. Angelica s'assit, demanda à Tancredi un mouchoir pour se sécher les tempes; ce fut Don Fabrizio qui lui donna le sien. Les deux jeunes gens regardaient le tableau avec un insouciance absolue.»
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Ouvrage majestueux tout en puissance violente et douce amère. Oui, les deux à la fois. Le goût de la mélancolie circule entre les pages et nous reste au travers de la gorge. C'est la fin d'une ère, toute une époque de faste se termine dans la décadence et dans un certain oubli. Pauvres TL, vous devez vous étonner du fait que j'admire ce roman ennuyeux et interminable... Mais forcez-vous donc à le lire, comme je l'ai fait, dépassez le cap du premier chapitre, plongez-vous au coeur de la Sicile du XIXe, endormie et languissante, qui ne se laissera jamais soumettre ! Lisez et relisez, vous aimerez. Quant à moi, je n'ai qu'une hâte, c'est de m'enfoncer dans les tréfonds de l'analyse du Gattopardo. Une bien belle plume ce Lampedusa.